C’est dans ce contexte que la session Nuecir : “La société numérique atteindra-t-elle ses objectifs en matière d’économie circulaire ?” s’est tenue le 2 décembre 2025 à Paris, lors du salon TRUSTECH.
Animée par Sophie BOYER DE LA GIRODAY (Wise Media), cette table ronde a clôturé la première journée de conférences dans la salle ID. Elle a réuni Sir John LAURIE, Gérald SANTUCCI, Rob VAN KRANENBURG et Thierry DELVILLE afin d’analyser les conditions nécessaires pour concilier transition numérique, soutenabilité environnementale et résilience des infrastructures, dans un contexte de forte accélération technologique.

L'économie circulaire pour un développement durable
Le système économique mondial repose sur une logique de production et de consommation de masse. L'exploitation des matières premières naturelles tout d'abord, qui sont ensuite transformées en produits finis, puis consommés dans le monde entier, pour finalement être rejetés comme déchets. Les effets négatives sont multiples : changement climatique, disparition de la biodiversité, déclin de la santé publique...
L'économie circulaire a justement pour objectifs de limiter la production de déchets, réduire le gaspillage, et promouvoir une utilisation durable des ressources naturelles. Cela passe notamment par la mise en oeuvre d'une transition écologique, via une conception plus intelligente des produits, et une consommation plus responsable.
Une société numérique confrontée à la réalité énergétique
Les échanges ont d’emblée mis en évidence un point de convergence : la société numérique repose sur des infrastructures énergétiques dont les besoins augmentent rapidement. Sir John LAURIE, Président de Progrès Nucléaire, a rappelé que les technologies numériques, centres de données, intelligence artificielle, objets connectés, etc. nécessitent une alimentation électrique continue et fiable.
« Il n’y a pas de société numérique sans énergie stable, et cette question est souvent absente des débats sur la durabilité », a-t-il souligné. Selon lui, si les énergies renouvelables jouent un rôle essentiel dans la transition énergétique, elles ne suffisent pas à garantir seules la stabilité requise par des infrastructures critiques fonctionnant 24 heures sur 24. Le nucléaire apparaît alors comme une composante structurante d’un mix énergétique bas carbone capable de soutenir durablement la croissance numérique.
Cette approche a trouvé un écho dans les propos de Gérald SANTUCCI, Président de l’ENSA, qui a insisté sur la nécessité d’aligner ambitions numériques et réalités physiques. « La transition numérique ne peut être pensée indépendamment de la question énergétique », a-t-il rappelé. Rob VAN KRANENBURG a complété cette analyse en soulignant que la donnée est devenue une infrastructure invisible mais essentielle. L’augmentation exponentielle des flux de données implique une réflexion globale sur leur impact environnemental, au risque de compromettre les objectifs mêmes de durabilité poursuivis par la société numérique.
Numérique et économie circulaire : une transformation systémique
Au-delà de l’énergie, la table ronde a interrogé la capacité du numérique à s’inscrire dans une logique d’économie circulaire. Gérald SANTUCCI a plaidé pour une transformation profonde des modèles économiques, estimant que l’efficacité technologique seule ne suffit plus. « Nous devons passer d’une logique de réduction d’impact à une logique de contribution positive », a-t-il expliqué, en évoquant le concept de Nature Positive Economy.
Dans cette perspective, le numérique peut devenir un levier de circularité s’il est utilisé pour optimiser les ressources, prolonger la durée de vie des équipements et améliorer la traçabilité. Rob VAN KRANENBURG a notamment mis en avant le rôle des technologies IoT dans la gestion intelligente des actifs, la maintenance prédictive et la réduction du gaspillage industriel. Appliquées à grande échelle, ces technologies permettent de mieux mesurer, anticiper et piloter les impacts environnementaux des systèmes numériques.
Cependant, les intervenants ont souligné que cette approche suppose une gouvernance claire des données et des infrastructures. La circularité ne peut être atteinte sans une vision systémique intégrant conception, usage, sécurité et fin de vie des technologies. À défaut, le numérique risque de reproduire des modèles linéaires incompatibles avec les objectifs environnementaux affichés.
Sécurité des infrastructures critiques et gouvernance
La question de la sécurité des infrastructures critiques s’est imposée comme un élément transversal des discussions. Thierry DELVILLE, Directeur Sécurité Groupe chez Capgemini, a rappelé que la société numérique repose sur des infrastructures critiques dont la protection conditionne la résilience globale des systèmes. « La durabilité passe aussi par la capacité à sécuriser les infrastructures sur le long terme », a-t-il affirmé.
L’augmentation du nombre d’objets connectés, de plateformes et de flux de données élargit la surface d’attaque et renforce la nécessité d’intégrer la sécurité dès la conception.

Cette exigence rejoint les préoccupations exprimées par Robert VAN KRANENBURG sur la concentration des capacités numériques et énergétiques, qui pose des enjeux de souveraineté et de dépendance stratégique. Les échanges ont également mis en avant l’importance d’une coopération renforcée entre acteurs publics et privés, ainsi que le rôle clé de la formation et des compétences. Construire une société numérique compatible avec l’économie circulaire implique une articulation fine entre innovation technologique, régulation, sécurité et acceptabilité sociale.
La question de savoir si la société numérique atteindra ses objectifs en matière d’économie circulaire dépasse largement le cadre technologique. Les échanges ont montré que cette ambition repose sur des choix structurants en matière d’énergie, de gouvernance et de modèles économiques. Entre exigences de performance, impératifs environnementaux et enjeux de souveraineté, le numérique ne peut être durable sans une approche systémique et coordonnée. À l’heure où les infrastructures numériques deviennent indispensables au fonctionnement des sociétés modernes, la capacité à concilier innovation et soutenabilité apparaît comme l’un des défis majeurs des prochaines années.
